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Laurent Contamin
auteur, metteur en scène, comédien
Trois petites formes théâtrales
Invitez le théâtre chez vous !
En pure Perte  et Juby  en tournée "à la carte" (theâtres, bibliothèques, lycées, bars, à domicile...). Ils seront rejoints, à partir du printemps 2018, par En attendant Dersou.
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Un clic, un texte
Carnet de lecture n°14, Aneth

"Laurent Contamin est un doux provocateur. Auteur, metteur en scène et comédien, il vit l’écriture théâtrale comme un champ d’expérimentation. Pourvu d’un sens du dialogue très efficace et d’un humour alerte, en prise sur son temps, il pourrait écrire des comédies à succès. On aurait pu croire, à la lecture de ses premières pièces, que ses textes foisonnants allaient s’épurer, qu’il allait, avec la maturité, s’adapter aux canons de l’efficacité théâtrale. Mais Laurent Contamin ne résiste pas au plaisir de désorienter, à la tentation de perdre le spectateur, de le faire travailler pour comprendre, ou de convoquer chez lui un abandon. Lisant cela, on pourrait craindre une exigence rébarbative. Loin s’en faut. Sa lecture est ardue, mais elle est une expérience poétique, et comme souvent pour des écritures nouvelles et singulières, l’épreuve du plateau permet vite d’y voir plus clair.

Son signe distinctif le plus apparent est de brasser une matière incroyablement diverse, profuse, variée. Il est difficile de circonscrire son théâtre à travers les fables qu’il raconte. Elles puisent leurs sources dans les faits divers, la géopolitique, les mythologies africaines, l’histoire des sciences, la médecine,… L’histoire varie au gré des commandes qui lui sont faites, mais tout semble indiquer qu’une commande ne saurait être une contrainte : quelque soit la fable, l’auteur parvient à faire émerger les thèmes qui composent son univers: sa philosophie de la perception, les thématiques du corps, de la maladie, et surtout, un dénominateur commun, l’altérité. Si pour Emmanuel Levinas, « le visage d’Autrui serait le commencement même de la philosophie », il est, semble-t-il, la source même du théâtre de Laurent Contamin.

Pour commencer, ce passage par l’Autre est une technique d’écriture. Adepte d’un théâtre impur, métissé, Laurent Contamin alimente toujours son écriture dans un ailleurs, hors le strict champ du théâtre, dans la rencontre avec la photographie, avec la radio, avec le théâtre de marionnettes…

Mais son goût du mélange ne s’arrête aux questions de genre. Esprit curieux, de culture scientifique, il entrelace plusieurs univers de référence dans ses récits. Ainsi, dans Sténopé, la mythologie dogon fait-elle écho à un fait divers scientifique des années 50 (l’histoire d’un jumeau qui pousse dans la poitrine d’un homme), sur fond de politique-spectacle et de mondialisation mercantile. Dans Et qu'on les asseye au rang des Princes, l’équipage d’un sous-marin, promis à la mort, s’adonne aux joies du cirque. Dans La Note blanche, l’entrelacs prend la forme d’une écriture à deux colonnes, la « tresse fictionnelle » se matérialisant sur la page d’écriture. Dans Hérodiade, qui se réfère au massacre des innocents, on trafique des organes en Pologne, avec la complicité de l’Eglise de la Résistance du Seigneur, dirigée par un évangéliste américain. Eloignés en apparence, les univers convoqués sont reliés par des fils souterrains. En frottant deux sujets dont le point de rencontre ne se donne pas d’emblée, Laurent Contamin fait jaillir des espaces poétiques. L’opacité première fait place à une vision du monde complexe, très construite et lucide, mais qui tente de préserver en elle une part de mystère irréductible.

Le détour par l’autre se mesure aussi à travers les personnages qui peuplent son théâtre. L’échantillon d’humanité rassemblé là est composé de gens qui, chacun à leur manière, sont des marginaux. Leur marginalité est tantôt sociale (les exclus sont nombreux), tantôt culturelle (les étrangers aux noms colorés abondent, tel Tyko Asplund/Rahat Lek, Konrad/Sissoko). Le détour par la marge affirme la volonté de passer par l’Autre pour parler de nous-mêmes. Enfin ce détour se retrouve dans la langue. L’exemple de Sténopé est à ce titre emblématique. La pièce fait cohabiter différents parlers en jouant de la convention théâtrale : tantôt le français représente du français, tantôt il représente du toro (langue parlée en Afrique de l’Ouest), et nous sommes alors en présence d’une langue prétendument traduite, chargée pour le spectateur français d’un décalage poétique. L’étrangéité de la langue désarçonne, stimule l’oreille, et féconde le français.

Car de pièce en pièce, il se dessine une ligne de force : celle d’un mouvement dramatique faisant émerger, à partir d’univers chaotique et violent, et contre toute probabilité, une fécondité. Il y a chez Contamin l’affirmation d’une capacité de l’homme à s’extraire des lois de la thermodynamique, à combattre la catastrophe universelle inscrite dans l’accroissement inéluctable de l’entropie. Dans La Note blanche, il est question de traverser l’infini de la matière, qui serait d’un volume nul et d’une concentration infinie. La science fiction parle de « fontaine blanche » pour espérer, au-delà du trou noir, un jaillissement. Tapie sous le foisonnement des histoires et des formes, il y a dans cette écriture une énergie joyeuse qui fait croire à ce jaillissement. Car pour Contamin comme pour Levinas : « Un être capable d’un autre destin que le sien est un être fécond. »" 

Jörn Cambreleng

Carnet de lecture n°14, automne 2008

Aneth / Aux nouvelles écritures théatrales

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